Le Déficit démocratique

Le succès du processus de décentralisation ne dépendra pas que de la Mission de décentralisation qui. l’a mis en marche, mais de son degré d’appropriation par la population malienne. Or plusieurs contraintes doivent être surmontées pour relever ce défi. L’élargissement de l’espace d’expression démocratique nécessite la participation de tous à travers le dialogue et le débat. Un des problèmes clés de la décentralisation a été le déficit d’information des populations sur le sens réel du processus, lié à l’inadéquation du véhicule linguistique. Le terme utilisé en langue française ne colle point au contexte d’un pays dont la majorité ignore cette langue. Il a fallu donc se livrer à l’exercice périlleux de la traduction du concept en langue nationale. C’est ainsi que par la magie de la traduction, la population du Mali profond a appris de la bouche des traditionalistes recrutés par la Mission que le terme « décentralisation » signifiait en langue bamanan « mara ka seki sa » c’est‑à‑dire le retour de l’administration au terroir. D’où la conclusion que la décentralisation est un phénomène connu des maliens puisqu’ayant existé bien avant la période coloniale qui lui avait substitué l’administration centralisée. Elle devenait donc avec l’avènement de la démocratie multipartisane (bè ya) l’expression du pouvoir consensuel.

50Même si son application émanait de la volonté du peuple, il n’empêche qu’elle a été portée sur les fonts baptismaux par la volonté du pouvoir politique, et conçue par une équipe d’experts et de technocrates. Le processus de remembrement territorial est venu compliquer un peu plus le problème, car les populations ont été invitées à faire ressusciter les anciennes entités territoriales (cantons ou marabolow), à travers les noms des nouvelles communes. Ceci créa une nouvelle confusion chez les ruraux chez lesquels le retour à l’ordre ancien réveilla les convoitises et l’appétit du pouvoir. L’exemple du choix des chef‑lieux de communes en fait foi.

L’analyse de la société malienne, laisse entrevoir une dichotomie profonde dans son mode de fonctionnement qui se caractérise par l’opposition ville‑campagne. Le mouvement de mars 91 a été réalisé par des citadins et surtout ceux de la capitale du pays, proches de l’épicentre du pouvoir. À la chute de la IIe république, la revendication fondamentale qui était l’avènement de la démocratie multipartisme une fois satisfaite, le front démocratique se lézarda, en proie aux affrontements pour la conquête du nouveau pouvoir. La capitale apparaît comme l’unique centre de décision, soumis au bouillonnement du microcosme socio‑politique. En fait, il s’agit d’un milieu profondément extraverti, où les hommes politiques en proie au mimétisme culturel appréhendent la réalité malienne d’un œil différent de celui de la majorité de la population essentiellement formée de ruraux. Ainsi la démocratie malienne dans sa phase transitoire fut portée aux nues par ses serviteurs et devait servir d’exemple au pays de la sous‑région. Sous la poussée du monde rural, des bailleurs de fonds, et l’emprise des intellectuels, la décentralisation est devenue donc le passage obligé pour le partage du pouvoir de commandement. Le schéma est indiscutablement issu du modèle occidental inconnu d’une population à majorité analphabète et écrasée sous le poids de plus de 30 ans de dictature. L’application du schéma devrait poser problème dans la mesure où le peuple et son élite ne parlent pas le même langage. L’émergence des principaux organes de renforcement de la démocratie que sont les média, les partis politiques et la société civile, n’a pas radicalement comblé le déficit démocratique. Ces organes faiblement implantés en milieu rural ignorent pour la plupart les réalités du pays profond, et les états majors se livrent à des luttes partisanes au sein du microcosme bamakois, pour la défense d’intérêts corporatistes et la conquête du pouvoir dont l’alternance est devenu synonyme de conflits fratricides.

Le « Mali profond » obéit à une autre logique axée sur le vécu quotidien. Ecrasé sous le poids de la misère et la ponction de ses ressources par l’élite urbaine, le monde rural a fini par réclamer son dû, c’est‑à‑dire son affranchissement du carcan de l’Etat prédateur.

Les Etats généraux, tenus en 1991, ont été l’expression la plus radicale des revendications paysannes, qui s’exprimaient sporadiquement par la fronde envers les représentant du pouvoir central. Il est évident que le monde rural voulait une réforme fondamentale du système politico‑administratif, la réponse lui fut fournie par l’outil décentralisation taillé à sa mesure et proposé à son assentiment.

Dès lors pour la réussite du processus il y a lieu de lever l’obstacle de la communication et de transformer « les espaces de palabres en espaces d’expression démocratique » (Coulibaly 1997). La société rurale malienne est une société fortement hiérarchisée où chacun retrouve sa place en fonction de son statut fixé dès la naissance mais qui peut varier suivant l’âge et le sexe. La décentralisation en tant que transfert des prérogatives de l’Etat au niveau local induit des changements d’attitudes profonds sur les plans social, économique et politique. Elle provoque un bouleversement des structures anciennes et l’émergence de nouveaux acteurs. Les enjeux se situent à plusieurs niveaux. Seule une bonne politique de communication pourrait lever la contrainte de l’incompréhension, et provoquer une faille dans la muraille du pouvoir traditionnel où certains groupes sont exclus à cause de leur statut marginal. Dans la conception traditionnelle, l’exercice du pouvoir est réservé à des ayants‑droit dont la légitimité est reconnue de tous. Ce sont les représentants des lignages fondateurs ou dominants appelés halalaw, yèrè wolow gestionnaires désignés du marabolo ou commune. Face à eux dans la plupart des cas, les sigi n’jèw ou dunanw que sont les étrangers, les nyamakalaw ou hommes de caste, les wolosow ou descendants d’esclaves, les dénw (cadets ou fils) sont écartés définitivement ou temporairement de l’exercice du pouvoir, sans parler des femmes qui sont les éternelles mineures. Le défi démocratique consiste à élargir ces cercles concentriques afin d’y faire accéder le plus grand nombre, en vertu de leur compétence et non uniquement par la naissance ou autres privilèges. En cela, les partis politiques et les masses média doivent contribuer à l’émergence d’une société civile éclairée, empreinte de civisme et du sens des responsabilités : c’est une des conditions indispensables à la réussite d’une décentralisation véritable capable d’intégrer les marginaux et de les informer sur leurs droits par rapport à leurs représentants. Ceci correspondrait au second sens attribué à la décentralisation ; ka mara kan da bo, i.e., étendre le cercle d’exercice de l’autorité administrative.