ANALYSE DU PROCESSUS

28- Le relatif succès constaté dans la mise en place du processus de la décentralisation au Mali, a conduit le personnel de la Mission à faire preuve d’optimisme sur l’avenir du processus. Cela se justifie dans la mesure où les cataclysmes annoncés au départ par bon nombre de concitoyens conflits ethniques, éclatement de l’unité nationale, affaiblissement du pouvoir central, accentuation du régionalisme et résurgence de conflits identitaires, etc. , ne se sont pas produits, les choses s’étant passées dans un calme relatif. Cependant un bilan provisoire doit être fait, afin d’évaluer le chemin parcouru, mais aussi de dégager les perspectives en ce qui concerne l’avenir du processus. Pour ce faire il y a lieu de passer en revue les phases cruciales qui ont marqué la mise en place des principaux jalons de la décentralisation.

Les politiques institutionnelles

29- La troisième république a l’instar des deux précédentes a investi l’arène politique avec un discours nouveau, prônant le changement et le mieux être des citoyens. En 1968, lors du coup d’Etat qui a mis fin au régime socialiste de Modibo Keïta, les militaires ont fait irruption par effraction sur la scène politique, au nom de la liberté et de la fin de la dictature marxiste. 23 ans plus tard le régime de Moussa Traoré, rendait gorge sous la pression du peuple appuyé par l’armée. Le mouvement insurrectionnel de mars 1991 fut à son tour porteur d’un nouveau message relatif au bè jè fanga (littéralement : le pouvoir populaire), qui réclamait le partage égalitaire du pouvoir entre tous les citoyens. La dérive anarchique que cela engendra, et qui affaiblit considérablement les fondements de l’Etat, amena celui ci à restaurer péniblement son autorité sérieusement entamée. De la notion de pouvoir populaire (bè jè fanga), on en vint à celle de pouvoir consensuel (jèèmu fanga) puis à celle du pouvoir négocié (bè ya) pour qualifier le régime démocratique. La troisième république sous la pression des ruraux et du conflit identitaire du Nord qui contenait en germe la partition du pays, opta pour la décentralisation préconisée par la Constitution comme garantissant le principe de la libre administration des populations. La décentralisation considérée comme le transfert de certaines prérogatives de l’Etat vers les communautés de base, servit de support idéologique à la politique de désengagement institutionnel, conseillée par les institutions financières internationales et appuyée par les partenaires au développement. Ce que semble reconnaître le premier magistrat du pays quand il affirme que : « Dans la mesure où nous demeurons une nation essentiellement rurale, je crois pouvoir dire que pour le Mali, la dernière grande réforme de cette fin de siècle est la décentralisation qui demeure la plus grande justification politique de la démocratisation » (Konaré 1996).
Le débat d’idées•
30- Cependant, malgré les aspirations d’un peuple écrasé par une dictature de 23 ans, la décentralisation a t elle été réellement réclamée comme telle par lui, en toute lucidité ? En son temps, la réflexion nationale s’est penchée sur le problème de l’opportunité de cette réforme administrative au Mali. Pour certains caciques de l’Etat 6 : « La décentralisation est elle une revendication des populations concernées, c’est à dire une réclamation de celles ci ou s’agit il d’une vision de ceux qui, après constat des échecs d’une façon d’administrer en déduisent une erreur d’approche à corriger ? La dernière alternative qui semble la plus probable porte en elle les germes d’un nouvel échec. Pourquoi ? » (Coulibaly 1993 : 12).
31- L’auteur démontre à l’appui de sa thèse que l’utilisateur de l’outil qu’on veut tailler à sa mesure n’est pas prêt à l’endosser tant sur le plan affectif que cognitif. Même si l’administration décide une fois de plus de ce qui est bon ou mauvais pour les populations et en l’occurrence en projetant un transfert de pouvoir et de compétence au niveau local, nous demeurons, affirme t il, dans la même logique qui mène à l’impasse. La décision poursuit il est toujours verticale à l’origine et ce n’est pas en développant des connexions horizontales de concertation et d’implication supposées que la marchandise devient plus crédible. Et pour lui, la « volonté autogestionnaire des populations ne se décrète pas ; elle prend racine dans leur réalité à la fois économique, politique, sociale, culturelle et parfois psychique ». Les populations devraient d’abord exprimer le besoin de la décentralisation. Coulibaly affirme que l’outil décentralisation a servi d’alternative au « statut particulier » des régions du Nord réclamé par les insurgés du Nord afin d’éviter la partition du pays, mais qu’il ne faudrait pas distribuer automatiquement les tickets décentralisation à ceux qui n’en ont point exprimé le besoin, c’est à dire, les autres régions du pays qui n’auraient ni la conscience, ni les moyens ni les réflexes pour le faire. Pour lui, chaque communauté doit s’assumer, mais ont elles les ressources humaines pour s’auto gérer ? Car le talon d’Achille de la décentralisation est l’organisation budgétaire conséquente des collectivités, qui exige un arsenal juridique adapté, la détermination du statut des collectivités, les règles de fonctionnement, la gestion du personnel et son statut, celle du patrimoine, etc. D’où il faudrait faire preuve de prudence dans la marche du processus, et amorcer une lecture prudente axée sur une démarche logique, scientifique pour éviter la faillite d’un Etat faible qui par principe ne devrait pas décentraliser…
32- Dans ce vaste débat qui a mobilisé les consciences au Mali, d’autres voix se sont élevées pour émettre un avis différent. Parmi elles, encore celle du président de la République qui dans un de ces discours, affirmait ceci :  » Pour moi, le meilleur passeport pour son entrée [Mali] dans le troisième millénaire, se trouve être le vaste chantier de la décentralisation qu’en 1992, j’ai inscrit au rang des priorités au même titre que le règlement du conflit du Nord… » (Konaré 1996).

Le réaménagement territorial

33- En 1996 intervenait la réorganisation territoriale qui a donné naissance aux 701 communes rurales et urbaines du Mali. Dans un cahier spécial encarté dans le journal l’Essor Toumani Diallo (1996) nous fait part de ses réflexions. Pour lui la loi sur la décentralisation ne retient pas l’arrondissement comme la base de la pyramide, en ce sens qu’il apparaît comme pôle de commandement par excellence, mais elle lui substitue la commune. La Mission lors de la réorganisation territoriale a opté pour le regroupement volontaire des villages et fractions en commune et rejeté le principe de la simple transformation des arrondissements en communes. Ce qui pour lui a été une preuve d’originalité dans la sous région (cf supra). La mise en place progressive par l’Etat des instruments de la décentralisation, notamment la loi 93 08 définissant les conditions de la libre administration des collectivités territoriales, qui règle l’essentiel des problèmes existant et balise la voie pour d’autres à venir, tout en laissant aux acteurs de grandes marges de manœuvre, suivi par la création d’une structure déconcentrée qu’est la Mission de décentralisation, chargée de la conduite du processus constituerait ce qu’on pourrait qualifier de « processus incrémentai radical de réforme » (Diallo 1995 :14). Processus qui se situerait à l’opposé de la méthode synoptique ou globale qui ne serait qu’une déconcentration arbitraire conduite au pas de charge par l’Etat. L’action de communication et de mobilisation entreprise par les outils informels que sont les GREM et les GLEM créés par la Mission aurait permis une synergie d’actions entre l’Etat et la société civile, et favorisé l’appropriation du processus par les principaux acteurs tout en évitant les écueils redoutés.
34- Entre le pessimisme raisonné affiché par les uns et l’optimisme de bon aloi prôné par les autres la vérité se situerait plutôt à mi chemin. Au crédit des seconds l’on peut affirmer aujourd’hui que l’élaboration du cadre législatif et réglementaire ainsi que la création des principaux instruments nécessaires à la réalisation du processus ont porté leur fruit. En effet les différents textes relatifs à la création des communes, à leur administration et à la gestion de leur patrimoine ont déjà vu le jour et la réorganisation territoriale s’est correctement effectuée. Et l’on peut valablement affirmer que les populations ont répondu à l’appel et participé objectivement au choix de leur destin.

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